jeudi 1 février 2018

Prendre le train


Je n’avais jamais pris le train avant de quitter ma ville (de province Jiangxi) pour l'université (à Wuhan, de province Hubei) à 17 ans.

Quand j’étais toute petite, la nuit, j’entendais toujours les coups de sirène des trains qui étaient les seuls bruits à l'époque. Pendant la journée, puisqu'il y avait beaucoup moins de bâtiments, sur le seuil de la maison, on pouvait voir loin, jusqu’à la fumée des trains bien plus épaisse que maintenant. Le train était alors un objet abstrait et curieux pour moi, composé par le bruit nocturne et la fumée diurne.

La première fois que je voyais le train, c’était pour accompagner un oncle qui habitait à Guangzhou – le seul membre de la famille qui habitait une grande ville. Il était quelqu’un d’important pour la famille, respecté par tous les membres, y compris ma grand-mère, parce qu’il était le frère aîné et peut-être aussi qu’il était d'une grande ville. Je me rappelle que ce jour-là, la famille – ça veut dire la nôtre, celles de mon autre oncle et de mes tantes – sans aucune exception, l’a accompagné à la gare. Il est monté dans le wagon et nous regardait par la fenêtre. Tout d’un coup le train a poussé un coup de sirène strident, signifiant qu’il allait partir. Toute la famille lui faisait signe d’adieu sauf moi qui fixait mon oncle du regard, plongée dans une tristesse sans raison. Il m’a regardée et puis le train est parti.

Le train était toujours abstrait dans ma tête : gigantesque, lourd qui partait aux endroits inconnus et lointains, très lointains.

Enfin, j’ai eu l’occasion de prendre le train et donc de sortir de ma petite ville natale. A 17 ans, après le lycée, j’ai été recrutée par une université dans une autre province, à seize heures de train (maintenant neuf heures) de mon pays natal.

Le premier départ était plutôt tranquille. Avec mes deux gros bagages, je suivais une fille plus âgée que moi, qui paraissait avoir des expériences pour prendre le train. Toute ma famille, y compris les oncles et les tantes, m’ont accompagnée à la gare. Et puis, le train est parti.

On a pu, étonnamment, trouver chacune une place grâce à cette fille. Elle demandait aux passagers du wagon un par un pour savoir à quelle station ils descendraient, et puis nous attendions à côté de celui qui descendrait une ou deux heures plus tard. C’était un des premiers trains climatisés. Moi, une débutante, ne portais qu’un short et un tee-shirt et tremblais de froid.

Peu à peu, la nuit tombait. Je m’accoudais sur la tablette, regardant l’extérieur – un lac, des collines, des champs ... - sous la lumière crépusculaire. Je me suis rendu brusquement compte que j’étais en train de m’éloigner de la maison, des parents, des frères et sœurs, de ma petite ville natale. J’avais le cœur lourd et les yeux humides que j’ai essuyés discrètement. Je savais que désormais, je serais ailleurs, où je devrais me débrouiller seule pour tout ce qui m’arriverait.

Dès lors, je prenais le train régulièrement quatre fois par année, deux allers-retours entre l’université et la famille : l’un pour les vacances d’été, l’autre pour le Nouvel An. Au fur et à mesure des départs et des retours, j’ai appris à les accepter, puisque la vie est composée par la joie de retrouvailles et la tristesse de séparations qui se succèdent.

Avant le premier retour, j’étais tellement excitée que, à un mois du jour, j’ai commencé à marquer sur le mur le nombre de jours restant. La veille, j’ai passé une nuit blanche. Et hop ! J’étais enfin dans le train, avec un garçon de la même région.

Le train est devenu torturant car les étudiants de tout le pays partaient et retournaient en même temps. S’y ajoutaient, surtout pour le Nouvel An, nombre de paysans qui gagnaient leur vie en ville mais retournaient à la maison pour la fête. Les contrôleurs s’inquiétaient même qu’on abîme les fenêtres et les portières.

La montée dans le train était le moment le plus effrayant pendant mes quatre années universitaires. Une fois, à la fin des vacances d’hiver (les vacances du nouvel an chinois), c'était le moment de repartir. La famille avait eu des soucis pendant plusieurs jours, réfléchissant à sélectionner les bras forts pour s’assurer que je puisse monter dans le train. Enfin, on a décidé la liste de missionnaires : mon frère (le pauvre ! il s’en charge depuis l’entrée à l’université de ma soeur et de moi), le fiancé d’une cousine, un ou deux oncles, et mes parents qui m’aideraient à porter les bagages lourds à cause des nourritures de la région. Ainsi, malgré ma grande peur, nous sommes arrivés à la petite gare. Je partais avec une autre fille qui, ayant la famille à la campagne, était à la charge de mon escorte.

On attendait l’arrivée du train. Je faisais semblant d’être calme et essayais de bavarder avec les autres car, même si on pleurait ou hurlait, on devrait prendre le train.

Le train est réellement arrivé! La foule se bousculait vers les portes et aussi les fenêtres. Voyant trop de gens aux portières, nous décidions d’entrer par la fenêtre. Le fiancé de ma cousine qui était heureusement un garçon grand m’a soulevée afin que je puisse grimper. Quand j’ai saisi le bord de la fenêtre, il m’a lâchée, croyant la mission accomplie. Alors que je n’étais pas tellement sportive pour entrer par la fenêtre avec les jambes en l’air. J’ai crié au secours, le jeune homme m’a poussé d’un grand coup et j’ai pu entrer et atterrir à l’intérieur du train, entre les genoux des passagers assis sur les places précieuses.

Quant aux bagages, on me les a passés par la porte, sur les têtes furieuses. Je les ai tirés pour les récupérer. On a beaucoup apprécié mon habileté et ma force, tandis qu’on a mis plus de temps et d’énergie pour monter l’autre fille qui partait avec moi. Mon frère a dit qu’il était entièrement en sueur après avoir poussé cette fille-là qui était la plus maladroite qu’il avait connue.

Une autre fois, dans le train, je n’arrivais qu’à mettre un des pieds sur le sol. J’avais l’autre pied en l’air, restant oblique, jusqu’à ce que je m’installe un peu mieux. Il est embarrassant d’avouer que, j’ai pu améliorer ma situation parce que je me sentais tellement mal que j’ai vomi. Malgré la densité, les gens se sont écartés. Une femme ayant de la pitié m’a dit d’en profiter pour pénétrer dans le wagon (j’étais entre deux wagons au début), et j’ai pu, magiquement, avancer jusqu’à l’intérieur du wagon.

On était debout pendant tout le trajet. Mais puisque personne ne pouvait rester debout pendant des heures, chacun se débrouillait. On s’asseyait sur la valise, le sac, ou par terre si l’espace le permettait. On somnolait, bavardait de temps à autre, draguait, mangeait, s’ennuyait, souffrait, ... jusqu’à l’arrivée.

Ce qui était ennuyeux, c’est que j’arrivais et partais toujours la nuit à cause des horaires de mon train. Pour le départ, toute la famille se levait à 4 heures du matin. Ma mère me préparait des nouilles pour le petit-déjeuner. Et puis, mon père sortait appeler le tricycle qu’il avait prévenu la veille. En cas de retour, l’ambiance était plus paisible. Etant donné que tout le monde, faible ou fort, pouvait descendre du train sans trop de difficultés, on n’avait donc pas besoin de grande escorte. Néanmoins, mon frère – le seul candidat constant pour me chercher à la gare chaque fois - se plaignait parfois de ce diable d’horaire. Surtout en plein hiver, on peut imaginer l’ennui d’être obligé de sortir de la couette et de partir dans le noir glacé.

Lorsque j’arrivais à la maison, mes parents étaient toujours réveillés, en train de me préparer à manger. Ma mère m'apportait un thé bien chaud et observait ma mine et ma forme. J’avais hâte de me laver pour faire disparaître l’odeur particulière du train. Après la douche, le repas était prêt. Je me forçais à manger car le train me donnait toujours mal à l’estomac.

Et puis, j’étais au lit, écoutant le silence et arrivant rarement à m’endormir tout de suite. Le lendemain matin, ma nièce ne tardait pas à venir frapper à la porte en appelant « petite tante », doucement comme une petite souris. Je lui ouvrais, elle montait dans mon lit et on bavardait.


Depuis que j’ai commencé à travailler, le train m’horrifie moins, puisque je suis toujours en wagon-lit. Quelque fois, j’entends parler combien c’est blindé dans les wagons-assis, je me sens, égoïstement, heureuse de mon confort et de ma sécurité.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire